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des fleurs pour ma voisine

Des fleurs pour ma voisine

par Ettougourti Mohamed Ali

 

bouquet
Ma voisine est belle.  Elle est aussi musicienne ce qui n’est pas pour me déplaire,   je ne me lasse pas de l’écouter jouer sur son piano.

Le dimanche, elle aime fredonner, elle a une belle voix.
Un jour elle revenait d’un voyage. Je l’ai vue devant la porte de l’immeuble les mains pleines de valises lourdes qu’elle peinait à traîner.

Ne parlant pas l’allemand, je me contentais de lui rendre le sourire qu’elle vient d’esquisser en me voyant et de marmonner en allemand un « grüsse», salut en français, à peine audible.

Sur ce, nous entrons en même temps dans l’immeuble.

A peine ayant grimpé quelques marches que Je l’entendais derrière moi gémir en essayant de hisser ses valises au dernier étage, là où elle habite.

Je rebrousse chemin.

« Do you need help ? » Je lui demande en anglais.
« Yes please » me répond-t-elle.

J’arrache les valises de ses mains. Je prends la plus petite d’une main, la deuxième, la plus grosse, d’une autre, et j’entame dans un geste prompt et viril digne d’un jeune de vingt-ans les premières marches de l’escalier.

Aussitôt, mes vertèbres craquent, mes tendons s’allongent dangereusement au risque de la rupture, mon visage vire au cramoisi, le souffle coupé, mes jambes se dérobent sous moi.

les valises étaient trop lourdes pour mes vieux os et vieux muscles ravagés par l’arthrose et le rhumatisme. La maudite valise, la plus grosse reste clouée sur place, elle refuse de bouger d’un iota.

Nous sommes ainsi faits les tunisiens nous surestimons toujours nos forces. Toujours aimables, toujours volontaires. Nous aimons rendre service. C’est dans les gênes.
moi je pensais, que si notre président arrive à supporter à quatre-vingt dix ans les charges de l’Etat c’est que je peux à mon âge, une trentaine d’années de moins, aisément porter quelques valises au troisième étage.

Elle me regardait faire puis s’empressa de voler à mon secours.

elle dit « not alone we must do it together ».

Elle soulève l’autre bout de la deuxième valise, soulageant mes muscles et mon dos d’un lourd fardeau m’évitant sans doute un syncope qui aurait porté un sacré coup à mon ego d’homme arabe « fort et viril ».

C’est ainsi que nous portâmes ensemble les valises au troisième.

Des jours après, j’étais dans mon appartement, j’ai décidé de ne pas sortir. Il faisait froid. La neige n’a cessé de tomber toute la nuit.

Le paysage est simplement époustouflant. Les arbres peints en blanc, la pelouse couverte d’une neige blanche uniforme.

Alors que je savourais mes nouveaux rêves suisses voilà que la sonnerie de l’appartement retentit à plusieurs reprises m’arrachant à mes béates rêveries.
Je me précipite en bas pour ouvrir la porte principale de l’immeuble. Un coursier se tient droit devant moi un bouquet de fleurs à la main.

  • « Blumen für den Nächsten” qu’il me dit en Allemand.

Je le regarde l’air bête sans rien comprendre.

il répète en anglais:

« flowers for your neighbor » .

puis en français:

-« des fleurs pour votre voisine ».

Je réponds bêtement non merci !!

Pourquoi lui offrirai-je des fleurs? Je ne la connais pas. N’est-ce pas là un geste tout à fait déplacé. Comment pourrait-elle le prendre? Comment l’expliquer à ma femme ?

Heureusement, le quiproquo est vite levé. le coursier m’explique que les fleurs ne sont pas à vendre, qu’ils sont envoyés par un admirateur à ma voisine, qu’étant  absente, je dois garder les fleurs chez moi, les réceptionner à sa place. Les règles du bon voisinage et d’entraide entre voisins le commandent. Contraint j’ai fini par prendre le bouquet.

Il reste pour moi la tâche ardue et ô combien périlleuse et difficile de remettre le bouquet à sa destinatrice, de la rassurer dans mon anglais approximatif que je ne suis pas… son admirateur anonyme.

Dans ma tête plusieurs pensées se bousculent.

Et si c’est un piège ?

C’est que nous, les tunisiens nous sommes méfiants de nature, nous voyons les complots, les pièges, et les coups montés partout et à chaque coin de rue. Nous ne nous confions à personne et rares ceux à qui nous pouvons accorder notre confiance.

Dans un réflexe inné, de bon tunisien qui se respecte, l’idée m’a effleuré de jeter le bouquet dans… l’arrière-cour de l’immeuble.       Ni vu ni connu. Après tout, et c’est le réflexe de l’avocat qui se réveille en moi, je n’ai rien signé, ils ne peuvent rien prouver contre moi. Même si par malchance quelqu’un songerait à témoigner, je peux toujours arguer du fait que ne je parle pas l’allemand, nier tout en bloc, ou jouer l’innocent, celui qui n’a rien compris.

J’étais fier de moi et de ma  bonne stratégie de défense à deux sous.

Présenter un bouquet de fleurs à une femme, même si je ne suis qu’un simple dépositaire, qu’un simple intermédiaire, n’est pas dans nos coutumes ni dans nos us. Ce n’est pas que nous n’aimons pas nos femmes, ce n’est pas que nous n’apprécions pas le langage des fleurs, mais c’est que nous n’avons point l’habitude d’exprimer nos sentiments aussi nobles aussi louables qu’ils soient.

Et le bouquet de fleurs ?

J’ai fini par le donner à ma femme en la chargeant de le remettre à la voisine.

Une solution à la tunisienne. Chaque fois qu’il se bloque dans l’action l’homme tunisien se dérobe et se décharge sur sa femme. je ne fais pas exception. Bon sang ne saurait mentir.

que ferons-nous sans nos femmes ?