Un Robot bien Serviable !

Un Robot bien Serviable !
Par Ettougourti Mohamed Ali

robot

anglais


Ayant apporté des chemises sales à laver et à repasser je suis retourné les chercher. La dame à la caisse plus âgée que moi mais beaucoup plus alerte et vive, n’a pas voulu interrompre le client qui me devançait. Elle l’écoutait avec beaucoup d’intérêt et d’amabilité. Nous étions entre séniors. Nos âges additionnés feraient bien quelques siècles. Je ne  comprends pas l’Allemand et j’ai rien compris de ce qui se racontait entre la maitresse des lieux et le client. Lorsque mon tour arriva je lui présente mon reçu qu’elle s’empressa de le soumettre à un…robot.
Dès la lecture du reçu la machine robot commence à trembler, tourner sur elle-même, un ballet interminable de chemises commence alors à défiler, toutes les chemises étaient bien tenues, pendues à des cintres, entourées de cellophane. Lorsque le robot trouva l’objet de ses recherches,  il le met à part, l’étale sur le comptoir.  Il ne restait plus à la gérante des lieux qu’à me délivrer avec un sourire charmant et charmeur mes chemises bien repassées, bien propres.
Vous l’avez deviné la scène se passe ailleurs qu’en Tunisie. Dans notre pays le gérant du lavage à sec est muni d’un  manche à balai au bout duquel est fixé un crochet. Il pique les vêtements, les fait descendre, vérifie le numéro du reçu, le compare au numéro agrafé sur la pièce au risque de l’abimer, une fois les vérifications terminées, votre vêtement vous sera rendu, c’est alors que vous payez le service.
Cette procédure assez archaïque  n’est pas toujours fiable. C’est ainsi qu’un jour nous nous sommes aperçus, madame la juge et moi-même que non seulement nous fréquentons la même boutique de lavage à sec, mais surtout, par inadvertance et à cause d’une petite distraction de ma part, que nous nous sommes échangés malgré nous, de… pantalons.  La scène était tout simplement hilarante et des meilleurs gags comiques lorsque madame la juge m’invita à son bureau pour me demander en privé, avec beaucoup d’humour de lui rendre son pantalon et de reprendre le mien qu’elle a pris soin de le renvoyer au préalable, aussitôt qu’elle s’est aperçue de la méprise,  à la boutique de lavage à sec.
En quittant la boutique de lavage à sec de Zurich, en Suisse, je n’ai pu m’empêcher d’avoir cette réflexion toute bête et cynique : La boutique de lavage à sec Suisse est mieux tenue, et de loin, que notre… ministère de justice.
Difficile d’imaginer dans notre pays un robot sillonnant le palais de justice, les différentes justices cantonales, le tribunal immobilier, triant les affaires, les classant, informant justiciables et avocats de l’évolution de l’affaire, préparant   copies du dossier à l’attention de la défense, du juge, du ministère public…
Difficile d’imaginer dans notre pays un robot veillant à la rédaction des jugements aussitôt rendus, à faire parvenir aux intéressés une copie pour information de la teneur de la décision prononcée,  de la procédure adéquate pour faire appel, ou pour faire  exécuter la sentence.
Je vois d’ores et déjà pointer vos objections : notre pays ne maitrise pas encore la technologie nécessaire pour créer et concevoir de tels robots ! détrompez-vous le problème n’est point technologique, le problème est à la fois simple et difficile, c’est un problème moral, pas du tout technologique : tout système aussi archaïque qu’il soit, aussi artisanal qu’il soit donne les meilleurs résultats à condition que tout un chacun y adhère,  joue le jeu.
Car il est bien difficile d’imaginer dans notre pays un système d’organisation fiable qui ne serait pas perverti par la bêtise des uns et des autres, par leur arrogance, leur suffisance, leur penchant maladif pour la corruption, l’arnaque,  collectionneurs de passe-droits de tout genre, voulant passer et être servi en premier en toute circonstance et contre toute logique quitte à pervertir le système, à le détruire.
En réfléchissant bien je suis arrivé à cette conclusion que notre problème à nous tient essentiellement à une mauvaise gestion du temps. Le temps est la dimension principale de notre univers c’est le mouvement des astres dans l’espace. Le temps que nous dépensons sans compter à ne rien faire, nous ne voulons point le dépenser à bien faire : Attendre patiemment notre tour.
Personne ne lui vient à l’esprit de demander au robot de le servir  en premier,  personne ne peut   demander au robot de tout laisser tomber pour s’occuper du nouvel arrivant trop fier pour attendre, trop riche pour patienter.
Personne ne peut songer, hélas suis-je tenté de le dire en bon tunisien, de graisser la patte au robot pour une quelconque faveur.
Nous sommes  les ennemis jurés des systèmes qui tournent bien, bien huilés.  Un système est forcément égalitaire, juste.  Nous n’aimons pas l’égalité, nous n’aimons pas la justice. Nous aimons nous distinguer, nous différencier, non pas par un quelconque mérite, mais simplement parce que nous sommes assez imbus de notre petite personne, parce que nous nous prenons souvent pour le nombril du monde, croyant et voulant  que le système tourne pour nous tous seuls.
Quelle gabegie et quelle horreur, si quelqu’un, las d’attendre patiemment son tour pour se faire délivrer ses chemises propres, bien repassées, saute par-dessus le comptoir, torde le cou au robot, pique sa propre chemise, quitte la boutique tout content de son forfait, tout fier d’avoir pris sa revanche sur le robot  qui, pense-t-il, lui a manqué de respect en le faisant attendre et en respectant l’ordre naturel des arrivants : premier arrivé, premier servi.
Ceci évidemment est inimaginable dans le pays où je suis, dans la ville ou je me trouve, mais n’est pas tout à fait à exclure hélas dans notre pays.