Vous ne pouvez pas serrer la main à un poing serré

Vous ne pouvez pas serrer la main à un poing serré.
(Indira Gandhi)
Par Ettougourti Mohamed Ali

poing serré

Il faut remonter bien loin dans le temps pour trouver l’explication de notre façon de saluer en se serrant la main. Au début, Les gens se serraient la main pour montrer qu’ils ne portaient pas d’armes, ne cachaient rien dans leur manche. Cette pratique, de se saluer en se serrant la main, est restée réservée aux hommes. Car ce sont eux surtout qui font la guerre.

Serrer le poing a toute une autre symbolique. C’est le corps qui s’exprime par son langage propre à lui : on est crispé, on est angoissé, on est anxieux, on est agressif, on est nerveux, on veut se battre.

Si l’on ne peut pas serrer la main à un poing serré c’est parce qu’à notre élan d’amour, de paix, d’amitié, aucun élan semblable n’habite ni motive notre vis-à-vis. Refuser de serrer la main tendue est un signe de manque de respect, c’est en fait mépriser une communication pacifique avec l’autre, refuser de vivre en paix avec lui.  

D’autres voient dans le fait de serrer le poing une autre volonté, un autre signe du corps. On serre parait-il le poing droit pour mémoriser un évènement, un fait. On serre le poing gauche pour ramener à la conscience le même événement, le même fait.

Mais le fait est là. Le 14 janvier 2011 ceux qui ont manifesté devant le ministère de l’intérieur, et avant eux, ceux qui ont manifesté à sidi-Bouzid le 17 décembre 2010, ainsi que tous ceux qui ont manifesté partout dans le pays, ceux qui sont tombés sous les balles des snipers, tous avaient le poing serré. 

Ils entendaient graver à jamais l’évènement dans leur mémoire, ils entendaient aussi ramener à la surface de leur conscience les méfaits et les atrocités de l’ancien régime, ses crimes, ses actes de torture et de barbarie. Ils entendaient en serrant le poing exprimer leur refus de communiquer pacifiquement avec leur ennemi du jour, avec les sbires et agents de l’ancien régime, avec tous les hommes et femmes qui ont trahi le peuple et leur pays, ils refusaient de serrer les mains tachées de sang, les mains des voleurs et des bandits de grand chemin, les mains coupables des affameurs du peuple.

Comment et pourquoi  arrive-t-on à  mépriser l’autre, pourquoi lui en vouloir au point de refuser de lui serrer la main, au point de refuser de communiquer avec lui, au point de refuser de dialoguer avec lui ? La réponse, nous la trouvons dans cette phrase de Martin Luther King jr, champion de la lutte des noirs pour leurs droits civiques dans une Amérique injuste « Une véritable paix n’est pas, disait-il, que l’absence de tensions, mais la présence de la justice ».

Martin Luther King Jr vient de résumer pour nous la situation. Nous n’avons pas gagné la paix, la paix intérieure, la paix de l’âme. 
Henry louis Mencken disait « Si vous voulez la paix, travaillez pour la justice ». Notre quartet n’a pas réalisé la paix car il n’a pas œuvré pour la justice. Au contraire il a œuvré pour que le peuple, pris en otage, accepte plus longtemps encore l’injustice. La vie des citoyens, leur liberté, leur sécurité, leur dignité, leur bien-être, ont servi d’alibi. 

Nous avons subi un odieux chantage. Le même qu’a exercé un certain Ben Ali pour justifier la répression et la dictature. La guerre en Algérie a été instrumentée en tant qu’alibi : la menace était à peine voilée, à peine implicite. 

De même la guerre en Syrie, en Lybie, au Yémen sont prises aujourd’hui comme alibis. La menace est explicite. C’est ce que nous croyons pouvoir lire entre les lignes de la déclaration du jury des pas-vraiment-sages du prix Nobel pour la paix : le quartet aurait évité au pays un destin tragique semblable à celui que connaissent la Syrie, la Lybie ou le Yémen.

Mais Il y a paix et paix. Toutes les paix ne sont pas bonnes à prendre, toutes les paix ne méritent pas d’être récompensées. 
Il y a évidemment la plus prestigieuse des paix, la paix des braves. On appelle ainsi une proposition ou les accords de paix sont à des conditions honorables en considération de la bravoure des belligérants. 

Il y a aussi la paix blanche: Paix  sans vainqueur ni vaincu. 

Le point commun entre ces deux formes de paix c’est qu’elles allient à la paix extérieure la paix intérieure des âmes, toutes les deux rendent justice aux belligérants. Les âmes sont apaisées, la paix gagne les âmes avant de se manifester à l’extérieur. Efforçons nous toujours d’œuvrer pour la paix entre les nations et dans les nations. La paix entre les êtres et dans les êtres. Et n’oublions jamais que la première paix à acquérir est celle de l’âme : la paix profonde, disait Christian Bernard.

La paix en Tunisie que le prix Nobel a voulu reconnaître et récompenser est celle des vainqueurs. L’ancienne nomenclature, l’oligarchie de l’ancien régime ont su de nouveau reconquérir le pouvoir, l’ont-ils jamais un jour perdu ? Le quartet fut leur complice, par naïveté ou à dessein il a joué le jeu des mafieux et des malfaiteurs. Il n’a rien fait pour la paix faute d’avoir œuvré pour la justice. La paix règne peut-être à l’extérieur, mais les luttes, la colère, la haine, persistent à l’intérieur des âmes. 

Beaucoup de tunisiens ne peuvent pas malheureusement desserrer les poings... même en leur décernant le prix Nobel de la paix. 

Ils ont, jour et nuit, les poings serrés, les dents serrées, les mâchoires serrées, le cœur serré. Impossible de serrer la main à des poings serrés, à des dents serrées, à des cœurs serrés, à des âmes stressées, à des ventres vides, à des âmes désespérées, à une jeunesse désœuvrée tentée par le suicide et la violence, ne connaissant pas la paix, ne vivant pas en paix. 
Rien ne peut vous procurer la paix, disait Emerson, si ce n’est le triomphe des principes. Les principes pour lesquels bon nombre de tunisiens se sont sacrifiés, ont cru, n’ont pas triomphé en Tunisie. 

Nous sommes désolés nous ne pouvons pas accepter un  prix pour une paix qui n’est pas effective, que nous ne vivons pas à l’intérieur de nos âmes.